L'injustice du mensonge en famille

Le mensonge fait partie intégrante de la société : tout le monde ment, à plus ou moins grande échelle. Selon certaines études, nous mentirions en moyenne deux fois par jour. Cela va des petits arrangements avec la vérité au quotidien aux doubles vies si intrigantes de certaines mythomanes pathologiques. Chaque entretien d’embauche contient ces moments d’auto-préservation où le potentiel futur employé rafistole et embellit son CV pour plaire au recruteur en face de lui. Mentir avec parcimonie et à bon escient serait d’ailleurs un gage de réussite dans la société tout en garantissant la préservation de celle-ci. Même si d’un point de vue moral, nous avons souvent plus de difficultés à justifier les mensonges, nous considérons généralement que la vie serait intenable si tout le monde disait sans aucune retenue ce qu’il a sur le cœur. Le mensonge en société est donc toléré par la majorité d’entre nous, tant qu’il reste dans certaines limites dont les contours diffèrent légèrement selon les individus.

 

Un autre domaine dans lequel le mensonge est communément admis comme nécessaire est la parentalité. Paradoxalement, la plupart des adultes voit toutefois d’un très mauvais œil le mensonge des enfants et cherche souvent coûte que coûte à ce que leur progéniture leur dise systématiquement la vérité. Les enfants n’auraient ainsi droit au mensonge que pour éventuellement confirmer ceux de leurs parents en société mais se verraient nier le droit d’y avoir recours pour des raisons personnelles. Comment une situation d'une telle injustice a-t-elle bien pu s’installer sans que cela ne choque personne ?

 

Creusons le sujet du mécanisme du mensonge pour essayer de comprendre un peu mieux ce qu’il en est.

La plupart des menteurs déclarent le faire pour ne pas faire de peine aux autres et pour éviter les conflits, par simple facilité. Ils s’autoriseraient ainsi à mentir à leurs enfants pour leur éviter certaines émotions difficiles, les tristement célèbres « crises », et les protéger de la dureté du monde ambiant. Nous retrouvons ce fonctionnement dans le monde de la santé, où il est parfois considéré comme acceptable que le médecin mente en partie à son patient sur son état de santé (même si cette tendance est heureusement à la baisse). Diverses situations sont possibles et toujours justifiées par l’intérêt du patient : pour lui faire plaisir, pour le réconforter et le rassurer, pour ne pas lui faire peur et pour que sa motivation reste intacte, pour gagner du temps et faciliter la compréhension d’un sujet considéré comme trop compliqué à appréhender pour le patient, pour que celui-ci prenne la décision que le médecin juge la meilleure, pour ne pas assombrir une fin de vie…

 

Cette relation déséquilibrée se retrouve également dans le domaine de la politique. L’État se place bien souvent en position de décision unidirectionnelle pour sauver le pays, le peuple de lui-même. L’assurance d’être les seuls à pouvoir atteindre cet objectif permet à une bonne partie des politiciens de justifier leurs mensonges avec l’idée qu’il est nécessaire de faire des compromis pour atteindre son but, ce que le peuple ne comprendrait pas. Ce paternalisme ambiant permet dès lors aux sachants de jouer avec la vérité tout en dormant tranquillement sur leurs deux oreilles, sans jamais remettre en question leurs modes de fonctionnement. Puisque c’est pour le bien de tous !

 

 

Les symboles d’autorité que sont le médecin et l’état auraient donc des prérogatives spécifiques du fait de leur position de « protection » vis-à-vis des êtres dont ils s’occupent. Tout comme les parents, pour le bien de leurs enfants, pourraient s’octroyer le droit de leur cacher une partie de la vérité, voire de leur mentir en bonne et due forme. Je ne sais pas vous, mais j’ai vraiment du mal avec cette vision des choses. Que je sois dans la position de sachant (en tant que parent, que formatrice ou en tant que professionnelle dans le domaine du bien-être et de la santé), ou dans la position de subordonnée soumise à un autre professionnel de santé, à un représentant de l’état ou à un professeur. Bon, je dois vous l’avouer, j’ai toujours eu un problème avec l’autorité ! :-) Je ne suis donc peut-être pas très objective ! Mais protéger quelqu’un de prime abord, sans nécessité absolue, lui enlève son libre-arbitre. Cela l’infantilise, au sens négatif du terme, en le rendant dépendant de nous, de notre savoir, de nos décisions. Cela lui enlève une partie de ses responsabilités de base, notamment la fierté de choisir ce qui est bon pour lui et d’être libre. Cela contribue aussi à diminuer à terme sa confiance en lui, sa capacité à s’autogérer et à se sortir des situations difficiles. En d’autres termes, cela le fragilise et le maintient donc dans une situation de rapport de force. Et cela part aussi du principe qu’il existe une vérité universelle, en l’occurrence celle du médecin, de l’État ou du parent, qui ne prend pas en compte les spécificités individuelles cachées des ‘enfants’ dont ils ont la gestion. Une manière de voir les choses plutôt égocentrée et unilatérale, vous ne trouvez pas?

 

Cette idée de pouvoir sur l’autre est d’ailleurs une des raisons du mensonge en général. Certains éprouvent une forme de jouissance à pouvoir mener leur entourage par le bout du nez en altérant la vérité. Ce sont souvent des personnes qui manquent au quotidien, ou qui ont manqué dans leur enfance, de pouvoir décisionnel sur leur vie.

Il est d'ailleurs convenu que le mensonge est une arme acceptable dans le jeu de manipulation qui se met en place entre les humains. La publicité utilise entre autres régulièrement le mensonge jusqu’à un certain point (au niveau légal, définir ce qui constitue une publicité mensongère et ce qui ne l’est pas n’est pas toujours aisé au premier abord). Cet aspect du mensonge est néanmoins clairement interdit aux enfants! Ceux-ci n’ont pas le droit de sortir de leur rôle et de chercher à manipuler leur entourage, tout comme il leur ait également interdit de mentir pour se faire bien voir, pour impressionner les autres ou même pour se protéger. Alors que, comme nous l’avons vu en introduction, les adultes sont coutumiers de cet usage du mensonge.

Pourquoi nions-nous le besoin que peuvent avoir les enfants de se préserver d’une punition, par exemple, en mentant ? Alors que beaucoup d’entre nous considérerait comme acceptable de mentir à un policier pour éviter une amende. Est-ce parce que nous nous considérons comme bienveillants pour nos enfants, et que leurs mensonges nous mettent face à nos contradictions (s’il me ment, c’est qu’il a peur de moi, de ma réaction) ? Est-ce parce que nous considérons encore inconsciemment que les enfants ne sont pas totalement des êtres à part entière, totalement individualisés, et qu’ils nous appartiennent ? Est-ce parce que nous avons peur de ce qui pourrait se passer si nous laissons passer un mensonge (nos enfants deviendraient des menteurs pathologiques parce que nous ne les avons pas punis pour leurs premiers mensonges d’enfants) ? Je n’ai pas de réponse, et je ne pense pas qu’il y en ait d’universelle. A vous de voir ce qui vous parle. Mais je trouve que ces questions méritent d'être posées.

 

 

Ne vous faites pas d’illusion, je suis comme tout le monde, il m’arrive de mentir. Pas de manière intempestive mais de temps en temps, j’arrange la vérité car je n’ai pas l’énergie de gérer sur le moment les conséquences de mes affirmations. Et je sens également une pointe d’agacement lorsque je prends quelqu’un que j’aime en train de me mentir pour les mêmes raisons. Je suis donc moi aussi pleine de contradictions. Mais contrairement à beaucoup, je mets un point d’honneur à ne pas mentir à mes enfants.

Pourquoi ? Parce que je souhaite les aider à devenir des adultes indépendants et responsables et que je pense que cela passe forcément par une redistribution des cartes dès le départ. Oui, en tant que parent, il m’arrive de prendre des décisions autoritaires les concernant : elles sont toutefois aussi rares que possibles et ne concernent que les grandes lignes de notre vie familiale ou des thèmes généraux touchant à la sécurité. Je suis sachante par rapport à eux dans une grande majorité de domaines – bien que ceux-ci diminuent avec le temps – mais cela ne signifie pas pour autant que je sais forcément mieux qu’eux ce qui est bon pour eux, ni que je doive les priver de leur libre-arbitre. Je crois en la puissance de l’échec et en l’importance d'apprendre de ses propres expériences. Je ne cherche pas non plus à leur épargner à tout prix les difficultés du monde qui nous entoure. Je suis là pour les accompagner dans leurs émotions perturbantes, non pour les éviter à tout prix. Certains adultes mentent pour ne pas avoir à gérer la tristesse ou la colère de leur entourage. Serait-ce parce qu’ils n’ont pas appris à accepter ses émotions enfants et qu’ils continuent à les considérer comme désagréables ?

 

Accompagner ses enfants dans le respect, c’est selon moi ne pas altérer la vérité lorsque nous nous adressons à eux, quelle qu'en soit la raison. Faire cela, serait nier leur intégrité psychique et leurs capacités décisionnelles. Nous devons en outre leur montrer l’exemple. Si nous ne souhaitons pas aborder un thème avec eux, il est de notre devoir de leur dire et non de leur mentir. Tout comme nous, les enfants ont besoin d’intimité. Respecter celle-ci et ne pas leur imposer une réponse à tout prix est un bon moyen de ne pas les obliger à mentir. Ne pas rentrer dans un système de punitions-récompenses en est un autre : les punitions induisent l’obligation de mentir pour s’y soustraire. Si vos enfants n’ont pas peur des conséquences de la vérité, ils ne mentiront pas à outrance.

 

Il nous arrive enfin de nous mentir à nous-même car il peut être agréable de rester dans le mensonge, la vérité peut faire peur et nous cherchons ainsi à nous protéger d’une réalité trop difficile. Pourquoi pas, si c’est ce dont nous avons besoin sur le moment ? Mais sachez que cela vous empêchera forcément d’avancer et de vous connaître suffisamment pour devenir la personne que vous souhaitez être. Les enfants passent parfois aussi par des phases de ce type. A nous de les accompagner en douceur pour sortir de ces zones de confort lorsqu’ils sont prêts sans les forcer. Tout est une question de rythme.

 

En conclusion, tout le monde ment, quoiqu’on en dise. Il serait injuste de demander aux enfants de se comporter différemment des adultes sur ce sujet. Si vous écoutez vos enfants dans leurs émotions sans les juger, si vous ne les punissez pas, si vous respectez leur intimité et si vous ne mentez vous-même que très rarement, il n’y pas de raison de craindre que vos enfants mentent plus que socialement nécessaire en grandissant.

 

Le mensonge au sein de la famille est un enjeu affectif ; si l’on veut qu’il reste modéré, les relations interpersonnelles doivent être harmonieuses et apaisées. Travaillons sur celles-ci, ne stigmatisons pas les mensonges et ceux-ci disparaîtront comme par magie pour n’en garder que les meilleurs !

 

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